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Interwiew de Régis Debray dans "Le Figaro" du
Réponse de Bernard Fruchier suite à l’interview de Régis Debray dans Le Figaro à propos de son dernier livre : "L'Europe fantôme".

Que faut-il penser de l’interview de Michel Debray ?

 

1) Le titre annonce déjà la couleur par l'utilisation du terme péjoratif de tribu opposé à nation : qui en est l'auteur, le philosophe ou le journaliste ?

2) La réponse à la première question se termine sur une triple affirmation :

- l'Europe est une utopie (on peut accorder à Debray qu'il utilise le terme dans son acception philosophique qui a donné lieu à de nombreuses réflexions depuis Thomas More);

-  ...son drapeau bleu ciel procède de l'Apocalypse de saint Jean... : affirmation gratuite.

...Les douze étoiles sont celles de Notre-Dame. : idem

C'est un peu rapide comme démonstration et les arguments en faveur d'une symbolique religieuse sont controuvés (cf. une discussion sur Wikipedia : article Drapeau européen.

3) Question et réponse plutôt littéraires et sans grand intérêt politique.

4) Que l'européisme présente les caractères d'une religion, pourquoi pas? et qu'à ce titre il puisse être qualifié d'opium, non pas du peuple mais des élites, ce n'est pas interdit de le penser. Toutefois des "élites" qui manifestent un tel besoin de drogue ont-elles encore une quelconque supériorité intellectuelle ?

La qualification de messianismes pour la Démocratie Chrétienne (représentée en France par le MRP de la libération) et la Social Démocratie ne me déplaît pas. Mais le néo-libéralisme qui nous est imposé aujourd'hui est encore plus messianiste, la main du marché devenant un "Deus ex machina". Ce "narcissisme à plusieurs" me semble bien qualifier la bande de technocrates qui nous gouverne plus ou moins ouvertement.

5) Sa critique, justifiée dans son principe, de la "mondialisation techno-économique" débouche malheureusement sur cette notion péjorative de balkanisation, si souvent utilisée contre nos mouvements. Personne d'ailleurs ne signale cette re-balkanisation de la nation serbo-croate en de multiples entités (que le PNO refuse de reconnaître) occupées à l'affirmation de leur "indépendance" pendant que des Albanais poursuivent le nettoyage dit à tort ethnique du Kosovo.

6) Que l'Europe actuelle soit en même temps allemande et américaine c'est un fait évident. Toutefois l'argument du papier-monnaie me semble sophistique d'autant plus qu'il conduit l'auteur à voir dans les USA "un peuple, donc une histoire" et dans l'Europe "un agrégat, hors sol et hors histoire", ce qui est un peu fort de café! C'est faire volontairement l'impasse sur des siècles de Pax Romana ou de Saint Empire!

Oui l'Europe a souvent connu une histoire commune et n'a pas besoin d'une "métaphysique" pour prendre conscience d'elle-même, juste d'un enseignement plus objectif de son histoire trop souvent occultée au bénéfice de l'histoire coloniale des faux états-nations.

7) Il est tout-à-fait juste d'affirmer que ce n'est pas l'Europe qui a apporté la paix (sauf entre la France et l’Allemagne). On pourrait même penser qu'elle a excité certains affrontements dans l'ex-Yougoslavie ou en Ukraine et s'est montrée incapable d'empêcher l'annexion de la Crimée par la Russie.

8) "La culture c'est d'abord la langue" : grande vérité que l'auteur ne cherche malheureusement pas à appliquer aux peuples soumis et colonisés. Effectivement, comment imposer l'anglais à l'Europe au moment où les Britanniques la quittent? C'est vrai que l'Europe a existé tant que ses élites utilisaient le latin.

9) Rien à ajouter concernant De Gaulle.

10) Une note intéressante sur l'origine fasciste/nazie de l'opposition du  nationalisme et du progressisme. Le dernier paragraphe de cette réponse est à lire lentement et à relire si l'on veut bien saisir l'idée de l'auteur, critique en même temps d'un imperium économique et juridique contre des cultures locales battues en brèche mais aussi du type de maintenance culturelle des peuples des empires centraux et slaves fondé sur la langue et la religion, tradition qu'il lui semble dangereux de raviver. On est en droit de s'interroger sur le sens des  cultures locales battues en brèche...

11) Enfin, pour nous, le fond du problème ! L'intervieweur lui tend, avec le mot tribu, une perche qu'il s'empresse de saisir. Debray oppose la nation civique à la nation ethnique, cette dernière étant fondée sur la loi du sang, ce qui est en totale contradiction avec l'ethnisme de François Fontan qui définit l'ethnie par la langue et qui laisse chacun libre de se choisir une nation. Une Occitanie libre rédigerait ainsi l'article 2 de sa constitution : La langue de la république est l'Occitan (sous toutes ses formes dialectales). Où est la différence avec le français sinon que celui-ci n'admet pas comme français les autres dialectes d'oïl qui ont pourtant fourni certains chefs-d’œuvre comme la Chanson de Roland en Normand ?

Le terme bien pratique de tribu lui permet de condamner les séparatismes que nous appelons luttes de libération nationale. On se croirait revenu à l'époque coloniale et l'on aimerait savoir ce que pense ce philosophe des guerres d'Indochine et d'Algérie ou encore de la France de Dunkerque à Tamanrasset. Qui peut encore croire que des peuples celtiques doivent rester soumis à la Reine d'Angleterre ? L'Irlande a déjà fait la preuve de l'utilité et de la possibilité de l'indépendance et l'Écosse est prête à lui emboîter le pas. Debray voit dans ces indépendances ethniques un grand retour du féodal : c'est toujours le même refrain colonialiste et lutter contre le jacobinisme ce serait faire preuve d'un anti-républicanisme et vouloir le retour à l'ancien régime contre lequel pourtant les Occitans n'ont cessé de se battre. Pour les jacobins, il n'y a pas d'alternative (« There is no alternative » pour paraphraser Margaret Thatcher), c'est la république jacobine ou un système féodal. Quels sales cons! Il ne s'agit pas, comme l'affirme Debray, de fragmenter les états-nations, mais d'en faire enfin de vrais états-nations dans lesquels la nation soit le fondement de l'État.

12) La critique de la judiciarisation du système au nom de l'application de normes n'est pas malvenue. Debray doit se référer aux procès que des associations intentent à l'État pour non-respect de normes européennes. L'actualité nous montre pourtant bien des exemples de la volonté de l'État jacobin d'affranchir le pouvoir exécutif du contrôle parlementaire et judiciaire. La V° république est en bout de course et se transforme de plus en plus en monarchie élective s'appuyant sur une caste de technocrates : de quel côté se trouve donc la féodalité?

13) Sa réflexion sur l'inexistence d'un peuple européen est très orientée.

Il a existé une Europe fondée sur la Pax Romana, puis un Saint Empire issu de Charlemagne. La langue officielle de communication inter-ethnique était le latin. Les Capétiens n'ont cessé de mettre à mal cette unité, parfois en soutenant l'impérialisme turc, mais les Niçois ne sont peut-être pas les seuls Européens à avoir conservé le souvenir de la bataille de Lépante. La république jacobine a poursuivi ce travail de division notamment en cherchant à récupérer l'Alsace-Lorraine et l'Europe nouvelle a été inspirée par le refus de nouvelles guerres impérialistes. Le sort fait à l'Alsace est donc un test de la réalisation de cet idéal pacifiste européen.

Les événements récents sont la preuve qu'en France l'affectio societatis n'existe plus si tant est qu'elle n'ait jamais été qu'un artifice inculqué aux enfants par l'escòla de la vergonha et ses hussards noirs. Certains partis jacobins se sentent même plus concernés par la situation italienne ou par le Brexit. Que dire alors des Basques ou des Occitans qui se sentent plus proches des autres Basques ou des Catalans que des parigots-faiseurs-de-lois. En Corse, c'est la république jacobine qui s'est appuyée sur le clanisme et les nationalistes qui luttent pour une démocratie véritable.

Même l'argument cinématographique montre ses limites car le cinéma italien a aussitôt été traduit et l'on a connu anciennement des réalisations communes (les Don Camillo par exemple). Si le cinéma américain triomphe, ce n'est qu'un symptôme (ou un abcès de fixation) de l'américanisation croissante de notre société dont Macron nous donne fréquemment l'exemple.

13) La dernière réponse montre bien qu'il y a plusieurs façons de concevoir l'Europe : à nous de définir la nôtre. On notera au passage qu'il disqualifie l'Europe carolingienne en l'identifiant au III° Reich, pour masquer les renaissances caroline et ottonienne ainsi que l'action de notre Gerbert d'Aurillac (Sylvestre II).

 

Ainsi, à partir d'un certain nombre d'analyses plutôt justes et que nous pourrions partager (pour certaines), Régis Debray en revient, une fois de plus, à son soutien à la seule république jacobine : ceux qui la critiquent sont des réactionnaires, suppôts de la pire féodalité. Nous sommes toujours dans le même mépris ethnique que nous ne pouvons accepter.

Tag(s) : #Tribune libre
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