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Montségur 2019, allocution de Jacme Pince

 

            Bonjorn a totes,

            Benvenguda sus aquesta tèrra d’Òc, qu’es tanben aicí tèrra de martirs.

            Les Bonnesfemmes et les Bonshommes pensaient que le monde terrestre était une création de Satan (personnellement j’ai du mal à penser que le diable a créé les fleurs). Mais ils le pensaient ainsi. En tout cas on n’attendait pas des hommes qu’ils « parachèvent » l’œuvre de Satan ; or, on a souvent l’impression que c’est ce qui se passe, et chaque jour on a l’occasion de poser la question : homme, que fais-tu ?

            Nous allons donc prendre le temps d’écouter le silence. Nous remplirons, si vous le voulez bien, ce silence respectueux, de nos pensées pour les Bonnesfemmes et les bonshommes et pour ce qu’ils ont subi ici, il y a 775 ans. Mais aussi pour ceux qui sont en souffrance dans le monde d’aujourd’hui à cause de leur appartenance culturelle ou religieuse.

            La liste n’est pas exhaustive, bien sûr, mais je voudrais citer cette année :

  • Au Pakistan ; Asia Bibi, une chrétienne qui a été condamnée en première instance pour avoir bu à une fontaine « réservée » aux musulmans. Ce jugement a été cassé en deuxième instance, déclenchant la colère de milliers d’hommes descendus dans la rue pour réclamer sa lapidation.
  • Au Chiapas (Mexique) : Francisco de Jesus Espinosa Hidalgo a été torturé pour avoir défendu les terres agricoles de sa communauté autochtone, communauté méprisée par le pouvoir central de l’État pour sa culture et son mode de vie traditionnel.
  • Au Tibet ; Tashi Wang Chuck est condamné à cinq ans de prison pour incitation au séparatisme. Son crime, avoir demandé que la langue tibétaine soir enseignée au Tibet.
  • Depuis l’an passé, les Coptes ont été à nouveau victimes d’attentats meurtriers.
  • Enfin, au Xinjiang (Chine), un million de Ouigours (musulmans) sont passés et passent toujours dans l’un des cent camps de rééducation ouverts par la Chine, parce qu’ils osent demander un droit à l’autodétermination.
  • Et, nous ne pourrons finir sans évoquer nos amis catalans en prison depuis plus d’un an, pour avoir cru que la démocratie existait. Et cela dans la quasi indifférence de l’Europe des États, et de nos « élites » et médias. Mais il est vrai qu’en 1939 déjà on n’avait su que les parquer dans des camps alors qu’ils fuyaient le franquisme.

Voilà, ceci n’est qu’une évocation très partielle. Chacun peut la compléter dans son cœur.

Nous allons donc écouter le silence, le remplir de toutes nos pensées, y sentir la présence des martyrs de 1244, et celle de ceux qui ont à souffrir dans ce monde qui n’en finit pas de sortir de son « Moyen-Âge ».

 

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            « La parole a été donnée à l’homme pour cacher sa pensée » (Stendhal). C’est un peu radical et on pourrait en discuter longtemps, mais si vous le voulez bien, cela va éclairer notre propos.

            « En ce lieu, le 16 mars 1244, plus de 200 personnes ont été brûlées. Elles n’avaient pas voulu renier leur foi ». Si l’on s’en tient à cette lecture superficielle, on peut penser qu’il s’agit là de la simple relation, objective, de la tragédie qui s’est déroulée ici, il y a 775 ans.

            Mais les mots ne sont pas que des mots. Il y a ce qu’ils disent et ce qu’ils disent malgré eux. Il y a ce que l’on dit et ce que l’on exprime, avec sa part d’inconscient. Il y a ce que l’on veut mettre dedans et ce qu’ils prennent de nous. Nous lisons. Mais qu’est-ce qu’il y à comprendre ? Qu’est-ce que nous comprenons ?

            La phrase que je viens de vous lire est celle qui est gravée sur cette pierre-monument. Qui a écrit cette phrase ? Ce sont les pouvoirs publics départementaux et locaux (déclinaison ultime de l’État) qui ont voulu et conçu ce monument.

            Les Bonnesfemmes et les Bonshommes n’y sont pas nommés. Ce sont seulement des « personnes », même pas des humains, des personnes, transparentes, vagues, indéfinies. L’État laïque est sensé « reconnaître » tous les cultes. Mais comment peut-il les reconnaître quand il est incapable de les nommer ?

            « Ces personnes ont été brûlées. Elles n’avaient pas voulu renier leur foi ». Nous sommes dans l’art du sous-entendu. Cela n’est pas dit, bien sûr, mais certains vont comprendre qu’il était logique que les Bonshommes aient été brûlés, puisqu’ils n’avaient pas renié leur foi. Un pas plus loin, et certains comprendront que le bûcher était, pour ainsi dire, justifié, et que donc, il n’était pas criminel.

            Mais encore ; les auteurs du supplice ne sont même pas nommés, à savoir, le pouvoir temporel et le pouvoir ecclésiastique de l’époque. Le pouvoir actuel qui a fait écrire cette phrase, se sent-il dans une continuité et solidarité de pouvoir suffisante pour être incapable de condamner ?

            Cette phrase cherche à s’inscrire hors des notions de bien et de mal, et donc, à la limite, il n’y a pas faute, et donc, pas de coupables. Mais dans ces conditions, peut-il y avoir un deuil ?

            Enfin, il reste que les Bonnesfemmes et les Bonshommes qui ont péri ici, parlaient certainement toutes et tous l’occitan. Si on avait vraiment voulu leur rendre hommage, cette inscription aurait dû être écrite dans leur langue encore vivante (ou tout au moins en bilingue). Mais non ! La seule langue employée est celle de l’oppresseur.

            Ne nous y trompons pas, pour certains le combat n’est pas fini. Après avoir éradiqué un particularisme religieux, on voudrait nous confisquer aussi notre mémoire.

            Cela nous amène droit à l’incident universitaire qui s’est produit cette année. Une « historienne » de Montpellier a parlé de « mythe » et « invention » à propos de l’église des Bonshommes. Ce n’est pas nouveau, il y a longtemps que des auteurs, cherchant à minimiser les crimes perpétrés à ce moment-là (Belperron, Nahmias et son roman « L’illusion cathare », etc..). L’histoire écrite par l’État, se doit d’être au service de l’État. Au-delà de cela, le scandale est la place réservée à l’événement dans le quotidien local : trois pages dont la une, alors que le même journal censure obstinément notre commémoration et que récemment il n’a pas écrit une ligne pour rendre compte de la récente manifestation de Toulouse pour la défense de l’enseignement de l’occitan dans les collèges et lycées.

            L’histoire bégaye. L’impérialisme est toujours là. Aujourd’hui comme hier, nous sommes traités comme des sujets, voués à être assujettis. La liberté ne nous est pas donnée, elle est à découvrir, voire à conquérir.

            Montségur est sur notre route pour nous y aider. Sachons rester fidèle à ce lieu, à ceux qui, ici, nous ont un jour montré le chemin de cette liberté. Et puis Montségur nous apprend que la poésie peut être un chemin de transcendance, même dans la tragédie. Alors, je vais dire un poème de Raymonde Tricoire. Il n’a pas été écrit pour Montségur, mais il paraît adapté :

 

Vòli cantar

 

Vòli cantar lo mont, la plana

L’ombra doça de la fajada

Lo sauze fin, tot bòrd de riu

Lo tremolís de las pibolas,

E l’vent d’autan dins las paumolas

De mon país agradiu.

 

Cantarai totis clars de luna

Lo solelh ros, la nuèit tan bruna,

Jusqu’a l’ora del morir.

E vos, que tant m’avètz aimada,

Cantatz, sus la tèrra aufanada

Un cant mairal per s’endormir.

 

            Chants de l’oiseau, fleurs enracinées dans cette terre, printemps ici en promesse ; vous êtres habités de la présence de ceux « qui n’ont pas voulu renier leur foi », c’est avec humilité que nous sommes venus et c’est avec humilité que nous sollicitons leur Esprit pour nous aider à ne jamais nous renier nous-même et à apprendre la Vie.

 

Jacme Pince

Lo 17 de març de 2019

 

Montségur 2019

Montségur 2019

Tag(s) : #Montségur, #Tribune libre
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