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Sur la conception marxiste de la nation catalane
et des autres nations en général

 

par Bernard Fruchier

 

Préliminaires

Il s'agit pour nous d'étudier un texte (a) censé exprimer la conception marxiste face au nationalisme catalan (c'est du moins ainsi que nous le ressentons). Nous allons donc tenter de répondre point par point aux arguments du texte sans nous priver de références à ce que nous savons par ailleurs de la conception marxiste-communiste-léniniste-stalinienne des nations.

 

1) Il est évident et observable de façon triviale qu'il existe une exploitation de l'homme par l'homme dans le travail et la sociologie marxiste s'articule autour de la notion de classes sociales définies par la place de l'individu dans le processus productif. Soit! Pourquoi pas?

D'autant plus que cette notion de classes était reconnue chez nous au Moyen-Âge et que la "révolution niçoise" de 1436 (en réalité rébellion des classes populaires matée dans le sang par le nouveau pouvoir savoyard) fut provoquée par l'accaparement du pouvoir par deux classes dominantes, les nobles et les marchands, en contradiction avec notre système municipal qui accordait un nombre égal de représentants (de deux à dix selon le type de conseil) à chacune des quatre classes (nobles, marchands, artisans, cultivateurs) qui élisaient en outre un syndic par classe.

 

2) L'explication marxiste de l'histoire se veut matérialiste, ce que Marx traduit par : fondée sur les rapports entre les hommes pour transformer la matière. Pour comprendre ce matérialisme historique, on ne saurait trop recommander la lecture de l'opuscule de Plékhanov : La théorie matérialiste de l'histoire (b), que l'on peut lire sur internet.

N'oublions pas que Marx cherche à fonder un socialisme scientifique (différent des doctrines qu'il qualifie d'utopistes), ce qui veut dire pour lui matérialiste par opposition aux conceptions idéalistes selon lesquelles les idées dirigent l'histoire. Ce matérialisme sera dialectique car fondé sur la résolution (synthèse) des contradictions entre classes sociales. Cette conception est déjà une synthèse entre la dialectique idéaliste de Hegel et le matérialisme de Feuerbach.

 

3) L'affirmation marxiste selon laquelle la classe ouvrière doit participer à la lutte contre l'impérialisme ("Mais cela ne veut pas dire qu’il faut pour autant, négliger les luttes de libération nationales. À l’époque de l’impérialisme, l’internationalisme doit prendre cette forme : le prolétariat de la nation oppressive doit lutter pour le droit des nations opprimées à disposer d’elles-mêmes...") influencera Lénine dans L'impérialisme, stade suprême du capitalisme, mais sera aussi résumée par l'occitan Jean Jaurès, qui fit tout son possible pour empêcher la boucherie de 14-18. "Le capitalisme porte en lui la guerre comme la nuée porte l'orage", citation si souvent répétée, n'est que le résumé d'une phrase plus complexe :

Toujours votre société violente et chaotique, même quand elle veut la paix, même quand elle est à l’état d’apparent repos, porte en elle la guerre, comme la nuée dormante porte l’orage. Messieurs, il n’y a qu’un moyen d’abolir enfin la guerre entre les peuples, c’est d’abolir la guerre entre les individus, c’est d’abolir la guerre économique, le désordre de la société présente, c’est de substituer à la lutte universelle pour la vie, qui aboutit à la lutte universelle sur les champs de bataille, un régime de concorde sociale et d’unité."

Il va de soi que le PNO a toujours affirmé que l'impérialisme d'une ethnie sur d'autres a existé avant la division capitaliste du travail entre bourgeois et prolétaires, mais sans doute aussi avant toute division du travail (par exemple entre sexes ou entre maîtres et esclaves), voire avant même l'appropriation du sol lors de la révolution néolithique origine de l'agriculture et des peuples pasteurs se sont lancés dans des entreprises coloniales. Les communistes même, qui ont pourtant soutenu les langues des peuples colonisés, ont maintenu l'impérialisme de la Russie des tsars sur les peuples jadis soumis; un seul exemple non exhaustif, mais assez représentatif nous suffira : la déportation des Tatars de Crimée en 1945.

 

4) Ce besoin pour les marxistes d'éviter à tout prix les explications dites idéalistes entraîne des analyses qui pourraient être grossièrement convaincantes pour certaines époques mais qui font fi des guerres de conquête à visée religieuse : on a un peu trop tendance aujourd'hui à insister sur les retombées économiques des croisades en faisant semblant d'ignorer qu'elles furent provoquées par l'intolérance des Turcs Seldjoukides après la prise de Jérusalem en 1071 aux Arabes Abbassides qui, jusque-là, ne mettaient pas d'entraves aux pèlerinages chrétiens. De même, si la croisade contre les Albigeois avait promis à la Francie de telles retombées économiques, son roi ne s'en serait pas aussi longtemps désintéressé. Le PNO reste intimement persuadé que l'impérialisme n'est pas nécessairement fondé sur le capitalisme ou tout autre rapport de domination de classe. C'est le sens de l'affirmation de François Fontan sur les trois types de contradictions entre les hommes (entre ethnies, entre classes sociales et entre sexes et classes d'âge), contradictions qui, si elles sont en fait indissolublement liées dans la vie des hommes et dans l'histoire des peuples et doivent pour cela être résolues en même temps, n'en sont pas moins indépendantes en droit les unes des autres.

 

5) Ceci dit, les marxistes admettent la légitimité des luttes de libération nationale au point qu'ils ont souvent soutenu les guerres de décolonisation. Lénine a d'ailleurs profité de la guerre extérieure pour conforter la révolution que Trotski lui apportait sur un plateau. Le texte insiste intelligemment sur la notion de prolétariat bourgeois analysée par Engels. [La notion de petit blanc exprime bien cette complicité, certes la plupart du temps inconsciente, entre le prolétariat et la bourgeoisie du peuple colonisateur sur le dos des indigènes encore plus exploités.] Il fait même allusion à ce que François Fontan nommait l'union des classes nationales en précisant que ce n'est qu'une phase transitoire et provisoire ("Le prolétariat de la nation opprimée doit quant à lui avoir une politique indépendante de sa bourgeoisie, même lors de la brève période où le prolétariat est allié avec celle-ci."). Il ne faut pas oublier que le géorgien Iossif Djougachvili, dit Koba, puis Staline, fut nommé Commissaire aux Nationalités dans le Conseil des commissaires du Peuple. Il écrivit alors, en 1913, Le Marxisme et la question nationale et coloniale.

François Fontan a d'ailleurs résumé -et critiqué- les critères staliniens de l'existence d'une nation :

Définition de Staline :

      1.  Le premier essai dans ce sens a été fait par Staline (ou plutôt par Lénine et Staline, et publié sous la signature de Staline). C'est la première définition à prétention scientifique qui ait été donnée de la nation. Nous allons critiquer rapidement cette conception et donner la nôtre puisque, à notre connaissance, il n'en existe pas d'autres.

       2.   D'après Staline, la nation se caractérise par :

                 •     un territoire ;

                 •     une communauté de destin historique ;

                 •     une vie économique commune ;

                 •     une langue ;

                 •     un caractère national.

      3.   Un territoire : bien sûr, toute nation a - ou au moins a eu - un certain territoire, les gens ne vivent pas en l'air. Mais cela ne peut pas être utilisé comme critère quelconque, car comment le délimiter ? Qu'est-ce que le territoire d'une nation ? Depuis la Mer du Nord jusqu'à l'Oural, il n'y a pas de limites géographiques, ce n'est qu'une vaste plaine... Le territoire ne peut pas servir à déterminer la nation, ce n'est pas un critère utilisable.

      4.     Ensuite, il y a la communauté de destin historique et la communauté de vie économique : ces deux critères ne sont nullement utilisables, ils ne sont nullement exacts, parce qu'en raison des rapports de force entre nations, c'est-à-dire des impérialismes, les différentes nations ont été très fréquemment coupées en plusieurs États, et par conséquent les morceaux de telle ou telle nation ont subi un destin historique différent et ont été intégrés à des communautés économiques différentes. Les exemples les plus récents en sont l'Allemagne de l'est et de l'ouest, la Corée du nord et du sud, le Vietnam du nord et du sud ; ce fut pendant plus d'un siècle la Pologne partagée entre trois États et chacun des morceaux soumis à un destin historique différent, il n'y avait pas de marché national polonais, pourtant personne ne contestera aujourd'hui l'existence d'une nation polonaise. Cela rend ces critères inutilisables.

       5.     Il y a aussi le caractère national, c'est-à-dire que d'après Staline chaque nation a une psychologie bien déterminée, un caractère... C'est certainement vrai. Seulement on n'en a aucune connaissance scientifique à l'heure actuelle, les études d'ethnopsychologie en sont à peine aux premiers balbutiements et on ne connaît encore aucune méthode pour déterminer le caractère national. Ce qui fait que cette notion ne peut pas nous servir à grand chose non plus.

        6.      Il ne reste donc plus que la langue... (nous allons y revenir).

      7.    Ceux qui prétendent se rattacher à cette théorie ne l'utilisent jamais en pratique pour déterminer leurs positions sur les questions nationales : il n'y a pas d'exemple de parti se revendiquant de cette théorie, et à qui elle servirait de guide pour l'action. C'est simplement une référence théorique, et comme les cinq critères en question ne coïncident jamais, ils utilisent l'un ou l'autre pour justifier telle ou telle position suivant la nécessité de l'opportunisme politique le plus immédiat.

 

Ce dernier paragraphe s'applique parfaitement à l'auteur du texte que nous étudions mais aussi à toutes les critiques adressées au nationalisme catalan comme aux autres nationalismes révolutionnaires, chacun puisant, selon ses besoins, dans les critères définis par Staline de façon à justifier sa position. C'est sans doute aussi l'occasion de rappeler que l'ethnisme ne reconnaît ni la race ni la religion comme critères objectifs de nationalité. Ajoutons que, les Catalans étant globalement riches, on leur reproche leur égoïsme, mais, s'ils étaient pauvres, on leur expliquerait que leur État ne serait pas viable. Ils ont donc tort dans les deux cas de figure.

 

6) Sa comparaison entre le développement économique de l’Espagne et celui de la France ne manque pas d'intérêt, d'autant plus que nous connaissons le rôle de la bourgeoisie catalane dans la maintenance culturelle. Il oublie toutefois de préciser que la guerre de succession d'Espagne s'est soldée par l'installation d'une nouvelle dynastie de Bourbons, en remplacement des Habsbourg; cette nouvelle dynastie -initiée par le duc d'Anjou devenu Philippe V- s'inspirera du modèle capétien français, centralisateur et anti-européen. Le souvenir de la prise de Barcelone, le 11 Septembre 1714, rappelé chaque année dans la Diada Nacional de Catalunya célébrée à la même date explique que, comme l'affirme le texte, "l'intégration nationale espagnole ne soit pas achevée" mais aussi que les catalans aient conservé -et développé- une réelle conscience nationale.

 

7) C'est l'application de la sociologie marxiste à l'analyse de la situation actuelle de la Catalogne qui ne nous convient pas. L'argumentation est semblable à celle de tous les colonisateurs qui cherchent à démontrer l'utilité de la colonisation pour le peuple colonisé tout en minimisant les conséquences psychologiques de le domination (sur les dominés, mais aussi sur les dominants, comme l'a bien montré le psychiatre Frantz Fanon dans ses ouvrages, notamment Les Damnés de la Terre, toujours réédité depuis 1961). Le PNO s'est construit sur trois piliers dont un est l'influence de Wilhelm Reich et notamment de son ouvrage La psychologie de masse du fascisme. Si les marxistes, à la suite de Georges Politzer (Critique des fondements de la psychologie, 1928) n'avaient pas rejeté aussi violemment -et stupidement- la psychanalyse comme pratique bourgeoise (même pratiquée dans l'intérêt des jeunes prolétaires et utilisée dans un but révolutionnaire par leur camarade Wilhelm Reich), ils n'auraient pas été pris au dépourvu par les conséquences de la peste émotionnelle sur la jeunesse allemande. C'est l'explication de ma réticence devant les explications purement sociologiques et de mes sympathies pour le freudo-marxisme, qu'il s'agisse de Wilhelm Reich (cf. supra) ou de Herbert Marcuse et de sa notion de sur-répression.

 

8) Par la suite, l'auteur est encore plus injuste envers le nationalisme catalan qu'il cherche à réduire à sa dimension bourgeoise, même si, au passage, sa critique du gouvernement fascisant de Rajoy me paraît assez pertinente ("Par ailleurs, il est intéressant d’observer la position du gouvernement de Rajoy. Il voudrait amplifier le mouvement sécessionniste, il ne s’y prendrait pas autrement. La vrai raison de ses relents franquistes n’est pas à voir dans une hypothétique folie mais plutôt dans la volonté de faire diversion au regard de la montée de la pauvreté et du chômage."). Si nous voulons bien nous référer à l'autre pilier -social- du PNO, nous pourrions aisément répliquer que les nationalismes révolutionnaires sont conscients des problèmes de lutte des classes et que le prolétariat catalan n'a jamais renié son internationalisme comme le prouve son comportement sous la seconde république espagnole.

Les phrases : "De chaque côté, la bourgeoisie tente de mobiliser le prolétariat derrière la question nationale. Comme la bourgeoisie catalane est divisée, les indépendantistes pour arriver à leur fins ont besoin du soutien du prolétariat." sont parfaitement en phase avec ce qu'affirme Marx dans le Manifeste du Parti communiste : "En général, les collisions qui se produisent dans la vieille société favorisent de diverses manières le développement du prolétariat. La bourgeoisie vit dans un état de guerre perpétuel ; d'abord contre l'aristocratie, puis contre ces fractions de la bourgeoisie même dont les intérêts entrent en conflit avec le progrès de l'industrie, et toujours, enfin, contre la bourgeoisie de tous les pays étrangers. Dans toutes ces luttes, elle se voit obligée de faire appel au prolétariat, de revendiquer son aide et de l'entraîner ainsi dans le mouvement politique. Si bien que la bourgeoisie fournit aux prolétaires les éléments de sa propre éducation, c'est-à-dire des armes contre elle-même."

 

9) C'est justement l'emploi des mots nationalisme et ethnie qui nous pose un problème. Nous abordons ici le troisième pilier de l'ethnisme, en réalité le premier par ordre d'importance : les contradictions entre ethnies définies par la langue. Après une critique, classique chez les marxistes, du nationalisme identifié au chauvinisme, l'auteur en vient à suggérer subrepticement l'idée d'une purification ethnique ("...émiettement des pays en régions "ethniquement" pures...") en ignorant que cette expression fut appliquée à la situation dans l'ex-Yougoslavie en contradiction totale avec nos conceptions ethnistes.

En ce qui concerne cet émiettement, l'auteur est entièrement d'accord avec Jean-Claude Juncker qui vient de préciser qu'il ne veut pas "d'une Europe de 95 États". Cet argument revient à ce que l'on a jadis nommé, à partir de 1918, la balkanisation, résultat de la chute de l'empire ottoman et de sa fragmentation : si l'on suit ce raisonnement, il eût mieux valu conserver l'impérialisme turc sur ces peuples slaves ! Dans ce cas précis, le PNO a une conception claire grâce à laquelle il s'est opposé à l'indépendance du Kosovo ou à celle du Monténégro et a toujours insisté sur l'unité de l'ethnie serbo-croate par-delà les différences religieuses. Il est piquant de constater que c'est le représentant d'un État voyou, artificiel, sans base ethnique, paradis fiscal, appelé à disparaître dans une Europe des ethnies, qui vient faire la morale aux Catalans. Nous devons l'affirmer bien fort : dans une Europe des peuples, un État catalan n'augmenterait pas le nombre des États européens puisque le Luxembourg disparaîtrait ! Bien des pays européens actuellement reconnus sont moins étendus ou moins peuplés que la Catalogne, l'Occitanie ou la Flandre.

L'autre partie de l'argument spécieux consiste à affirmer que cet émiettement profiterait

"[aux] États impérialistes centralisés qui pourront négocier plus aisément à leur avantage devant un confetti et les entreprises transnationales dont le chiffre d’affaires sera plus important que leur PIB".

L'auteur a du mal à comprendre que les États impérialistes centralisés... et les entreprises transnationales sont précisément à l'origine de la crise de confiance dans l'Europe capitaliste financiarisée. Il nous faut compléter cette critique à la lumière de la phrase précédente :

"Dans le cas présent, l’indépendance de la Catalogne tourne à la surenchère nationaliste, au moment où la crise économique s’aggrave et où plus que jamais on se rend compte de la dangerosité pour le prolétariat du nationalisme."

L'auteur montre son incompréhension de la colonisation économique : en réalité, cette crise est, en partie, la conséquence de l'exploitation, certes capitaliste, mais surtout coloniale de certaines ethnies par des États-nations qui prétendent que l'impérialisme étatique est susceptible de créer ex nihilo une nation française ou espagnole.

Ce que le PCF fait semblant d'ignorer c'est que, si son électorat ouvrier rejoint en masse le FN, c'est parce qu'il juge que le plus dangereux pour le prolétariat ce n'est pas aujourd'hui le nationalisme mais bien l'internationalisme financier. Dans la phase actuelle, le prolétariat cherche de l'aide - dans sa lutte contre la finance internationale et apatride - auprès des États sans s'apercevoir que les États impérialistes constituent - par leur union en une Europe du moins-disant social et leur préparation de traités de libre échange catastrophiques pour l'emploi, la santé publique et l'environnement (CETA, TAFTA) - le soutien principal de ce capitalisme financier. Il importe donc que les prolétaires découvrent quelle est leur vraie patrie et en quoi consiste le vrai patriotisme qui n'a rien à voir avec le chauvinisme dont parle l'auteur. Les prolétaires qui vivent dans des banlieues livrées aux communautarismes religieux (c'est par prudence que j'emploie le pluriel !), aux exactions des gangs, et victimes des actes d'incivilité, ont intérêt à ce que s'impose un retour à ce sentiment d'amour pour son pays, quelle que soit son extension : commune, région, ethnie.

"Un véritable internationaliste reconnaît le droit des nations opprimées à disposer d’elles-mêmes, mais travaille surtout à l’unité du prolétariat mondial..." affirme-t-il pourtant, fidèle à la doctrine marxiste mais aussi à Jaurès qui avait tenté de se démarquer du slogan excessif : Les prolétaires n'ont pas de patrie.

Si François Fontan a choisi d'écrire inter-nationalisme avec ce trait d'union qui nous fait régulièrement traiter de fachos c'est précisément pour nous distinguer de cet internationalisme prolétarien, nullement critiquable en soi sinon pour son explication purement économique de toutes les aliénations subies par les hommes, ce qui évite d'avoir à se pencher sur certaines d'entre elles, longtemps qualifiées de préoccupations bourgeoises.

 

10) Que faire ?

Nous aussi sommes capables de poser la question léniniste !

Un premier point d'importance : notre rapport aux idé(ologi)es. Selon Marx, les idées sont le produit de l'infrastructure sociale ; les utopistes cherchent à changer le monde en s'adressant à l'intelligence des hommes, les socialistes scientifiques veulent changer ce que les hommes pensent en modifiant l'infrastructure socio-économique.

Nous devons faire à ce propos trois remarques.

   a) Il n'est pas particulièrement gênant de chercher une base matérielle aux idées des hommes, toutefois, les rapports de production ne sont pas les seuls à agir : s'il existait un caractère national (ce qui n'est pas du tout démontré), on ne pourrait nier l'influence de l'environnement géographique ou climatique sur sa formation. En tout cas, cet environnement joue sans doute un rôle sur le mode de production, lequel réagit à son tour sur l'environnement comme nous pouvons en faire aujourd'hui le constat tragique : ainsi ce rapport dialectique -qui devrait plaire aux marxistes- débouche (ou devrait déboucher) sur une réflexion écologique. Recherche d'explications matérialistes, pourquoi pas ? Mais recherche exhaustive.

   b) En URSS, les modifications de la superstructure mentale, en principe permises par le passage au socialisme, ont été si peu évidentes que Mao Zedong a cru indispensable de parfaire ce processus au moyen d'une Révolution culturelle. D'ailleurs Marx a toujours reconnu l'importance de la formation intellectuelle des prolétaires, qu'elle soit l'œuvre des partis ou syndicats ouvriers ou celle de la bourgeoisie (cf. supra). Il n'aurait d'ailleurs pas écrit ses ouvrages s'il n'avait eu l'espoir de convertir ses lecteurs à ses conceptions.

   c) Le communisme marxiste, à la suite de Lénine, a fait un choix hyper centralisateur : le centralisme démocratique. En théorie, il devrait s'agir d'une synthèse entre liberté de discussion (au sein des Soviets) et unité d'action (grâce à un Soviet suprême). Cette centralisation a amené à considérer les anarchistes comme des ennemis du prolétariat et à les exterminer. Or, d'un point de vue philosophique, on peut admettre le lien entre Proudhon, Fourier, Saint-Simon, Cabet (considérés par Marx comme utopistes) d'une part, et les anarchistes comme Kropotkine, Bakounine, Voline, Makhno. Si les Soviets avaient réellement joué leur rôle, jamais un dictateur n'aurait pu prendre le pouvoir en URSS et on se serait acheminé progressivement (comme le prévoyait Lénine en 1917 dans l'État et la Révolution) vers le dépérissement de l'État pour déboucher sur une société sans classe et sans État, aspiration anarchiste. C'est pourquoi, si la déstalinisation a été (partiellement) réalisée en URSS, les communistes français ne l'ont sans doute pas entièrement assimilée et persistent à condamner toutes les tentatives de rapprocher le pouvoir du peuple, qu'il s'agisse d'autogestion ou d'indépendance nationale au sens ethniste.

 

Le problème de l'État

Je ne suis pas choqué par l'affirmation marxiste selon laquelle l'État est l'instrument de la domination d'une classe sur les autres à condition de la compléter par : et d'une ethnie sur les autres. Capitaliste ou/et impérialiste, l'État est, par nature, répressif. C'est pourquoi les anarchistes luttent pour sa suppression hic et nunc. Les marxistes ne croient pas ce but réalisable immédiatement sans passer auparavant par une phase transitoire de dictature du prolétariat. Malheureusement, les événements historiques contemporains ne nous ont livré que des exemples de dictature tout court. C'est pourquoi les partis communistes européens ne mettent plus en avant cette notion de dictature du prolétariat.

Le PNO revendique un État occitan non impérialiste et prône cette solution pour toutes les ethnies du monde. On pourrait tout à fait voir dans ces nouveaux États libérés une phase transitoire vers une solution de moins en moins étatique, de moins en moins répressive, de plus en plus fédéraliste et surtout de plus en plus respectueuse des besoins de la personne humaine. La fin de l'État répressif ne signerait pas la suppression de toute organisation mais un système réellement démocratique où tout le pouvoir viendrait du peuple réunis en assemblées que ceux qui le désirent pourraient toujours baptiser du nom russe de Soviets, auquel nous préférerons celui de communes.

 

Le pouvoir colonial a déménagé notre territoire : il nous appartient donc de le réaménager.

Seul un État occitan en serait capable, mais cet État occitan devra s'appuyer sur une base locale, donc communale, sur laquelle nous pouvons agir hic et nunc, pourvu que nous en ayons la volonté. [Il faut préciser à ce sujet que le PCF -qui prône par ailleurs le centralisme démocratique- serait très gêné par la suppression des petites communes dans lesquelles il possède encore bon nombre d'élus et d'un vivier de grands électeurs pour le Sénat.] Cela suppose de s'intéresser aux bouseux, c'est-à-dire à l'ensemble des ruraux, ceux qui sont l'objet du mépris aveugle des élites parisiennes ou parisianisées. Notre premier ennemi sera donc la métropolisation capitaliste-financière qui participe à l'aggravation des conditions de vie dans les campagnes (suppression des hôpitaux, maternités, postes, perceptions, gendarmeries, bref tous les services publics). Cette revitalisation du tissu rural serait un moyen de lutter à la fois contre le chômage et les problèmes de logement. Se posera alors le problème des transports, notamment en commun. La SNCF a privilégié les liaisons à grande vitesse entre les métropoles au détriment des petites lignes, ce qui ne semble pas lui avoir rapporté un tel bénéfice.

 

Pour rester fidèles à nos principes, nous devrions maintenir fermement nos positions ethnistes, infiniment plus riches et complexes que le seul soutien à la langue : s'il s'agit bien du seul critère objectif de nationalité (ce disant, je ne nie nullement la nécessité d'un critère subjectif appelé conscience nationale), nous autres ethnistes devons faire connaître nos positions libératrices quant à la question sociale et à la structure familiale. Les échecs des expériences politiques réductrices font que je n'ai pas peur d'être traité d'utopiste. Le Grand Timonier avait bien compris que le changement d'infrastructure économico-politique n'entraîne pas ipso facto les évolutions escomptées dans la superstructure mentale et qu'une révolution culturelle est pour cela nécessaire. Mais, comme nous ne sommes pas des Gardes Rouges, nous devons mener notre révolution culturelle à la fois pacifiquement mais surtout complètement, ce qui chez nous ne consiste pas en un totalitarisme mais en une prise en compte des différents aspects de l'homme, être parlant, travaillant et aimant.

 

(a) : https://www.legrandsoir.info/la-catalogne-et-la-question-nationale.html

(b):https://www.marxists.org/francais/plekhanov/works/1904/00/plekhanov_19040000.htm

 

Diada, Barcelone 2017

Diada, Barcelone 2017

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