Monsieur le Président de l’Académie de Béarn,
Mesdames les Académiciennes, Messieurs les Académiciens,
Mesdames, messieurs
Adishatz, daunas e sénhers academicians
Daunas e sénhers, amigas e amics
Je dédie, tout d’abord, cet humble texte, à Jean et Rolande Biès.
À Jacques Lasserre, et à mes parents.
Quand, aux premiers temps d’une enfance de soleil et de mer, j’eus à entendre ceux qui étaient mes parents et grands-parents de « La casa de los Judíos », la maison des Juifs, à Oran, Wharan en arabe, je fus immergé, sans comprendre les raisons de cette réalité, dans un monde plurilingue. L’enfant que j’étais, comprit qu’on parlait plusieurs langues ou, à tout le moins, qu’il y avait là différents modes d’expression. Je ne connaissais pas leurs noms. J’étais un enfant curieux mais qui avait, me disait-on, tout à apprendre. Je dressais l’oreille pour saisir ce qu’on disait. Des secrets, pensais-je, qu’il m’arrivait d’attraper au vol.
Je conçus graduellement leur hiérarchie et leurs usages. Bientôt, je sus que ma mère et ma grand-mère maternelle dialoguaient en castillan, que les Carbonel, nos proches voisins, utilisaient la variante catalane de la région d’Alicante, terre natale de l’ensemble de mes aïeux. La musique était quasi la même mais j’en percevais les nuances.
Mes parents ne me parlaient que français comme mes tantes alors qu’elles utilisaient entre elles le castillan, la langue de l’intime familial. Leur français, souvent empreints d’expressions idiomatiques castillanes, était donné lors des échanges avec les enseignants, les élus municipaux, les fonctionnaires, les frères franciscains de Don Bosco qui dirigeaient et animaient le patronage, un centre de loisirs catholique pour les familles pauvres de La Marina, le quartier du port d’Oran.
La famille l’utilisait aussi avec leur médecin qui parlait pourtant la langue d’Antonio Machado. Les familles juives de cette très vieille bâtisse, parlaient eux aussi l’espagnol avec les membres de ma famille. J’appris, bien des années après, qu’ils employaient aussi le ladino, transmise après expulsion des juifs d’Espagne en 1492. Une communauté qui ne cessa jamais d’être stigmatisée, spoliée maintes fois. Il faut dire que la grande majorité des habitants d’Oran conquise au début du XVIe siècle par l’Empire espagnol, parlaient la langue de Cervantès.
Hors de la Casa de los Juidos, chacun y allait de sa langue. Dans la seconde ville d’Algérie, les idiomes courraient les ruelles de la vieille cité. Ma grand-mère, lors de promenades en ville, me disait en castillan : “ Mira, estos hablan napolitano, estos llegan de Francia ! ” (Regarde, ceux-ci parlent napolitain, ceux-là arrivent de France). Dans ce lieu ouvert jour et nuit au voyage, l’arabe dialectal côtoyait le berbère des Amazighs, le napolitain disputait le génois qui tolérait le maltais, le castillan menaçait le catalan alicantin.
Plus tard déjà, avec les premiers soubresauts de la guerre d’Algérie, il y eut la langue sévère des maîtres d’école. J’eus à apprendre la langue de la IVe République, la langue de la métropole. L’école était majoritairement composée d’enfants issus de familles algériennes et méditerranéennes (arabe, kabyle, espagnole, napolitaine, grecque, juive) et de fonctionnaires métropolitains.
L’école, pour moi, ne fut jamais facile. Je peux même dire qu’elle fut une longue épreuve. Banalité, sans doute, mais les blessures de ces temps premiers ont laissé d’ineffaçables coups de craie sur le tableau noir de l’enfance. Dans la cour de récréation se dressait un mât sur lequel flottait un drapeau tricolore. Une cérémonie hebdomadaire nous le faisait lever à tour de rôle, parfois au son du Chant du départ qu’un microsillon épuisé faisait résonner dans toute l’espace scolaire.
Je n’aimais pas l’école. Je préférais le patronage des Franciscains. Ils me semblaient plus attentifs à mes difficultés ce qui n’était pas le cas hélas de nos instituteurs. Je me souviens encore de leurs punitions stupides et brutales. Qu’avaient-ils en tête ? Ils blessaient pourtant l’âme inquiète des élèves. Les enfants algériens en souffraient bien plus que nous.
Désormais, nul ne s’avisait d’oublier la langue de l’école. La langue des parents, qui tous travaillaient au port, devenait lentement honteuse. Le port, son interminable jetée, la mer apaisée de l’été et la mer tempétueuse de l’hiver, étaient mon royaume. Je voyais, depuis la fenêtre du petit appartement, des bateaux partir vers des pays dont j’ignorais tout et d’autres arriver au son tonitruant de leur trompe, sans compter les sardiniers rentrant de leur pêche nocturne. J’étais déjà un voyageur immobile. Le soleil, dans sa bonté ou son intransigeance, faisait le reste. La guerre s’entendait déjà au-delà des sommets du djebel, au sud. La nuit aussi. Avant qu’elle ne pénétrât la ville en 1959, puis, après le coup d’État d’avril 1961, la ville semblait l’ignorer. Pourtant L’Écho d’Oran relatait ses combats, ses victimes, ses horreurs. Puis, vint la sale guerre urbaine et sanglante.
Mais il me fallut partir. Mes parents avaient décidé de m’envoyer dans une famille nayaise qu’ils connaissaient depuis 1955. Déjà, depuis le printemps, la ville se vidait de son sang, de sa vie. J’eus alors à recommencer l’enfance, en Béarn. Un jour d’octobre 1961, j’arrivais à Blagnac, le froid me saisit, me déconcerta. Jeannette et Laurence Paillassa, mes mères bientôt adoptives, me rassurèrent. Les deux sœurs, ô combien aimantes, me scolarisèrent à l’école des garçons Jules Ferry à Nay. Quelle ne fut pas ma stupeur de constater que ses instituteurs pratiquaient la répression linguistique que j’avais observée de l’autre côté de la Méditerranée. Il était donc interdit de parler la langue des Paillassa en classe. Elle chantait pourtant dans la voix des ouvrières et ouvriers de l’usine textile Berchon où mes hôtes travaillaient. Il en était de même au catéchisme où les prêtres étaient aussi sévères que les instituteurs. Leurs punitions étaient du même acabit. Combien en pleuraient ? Combien en riaient de dépit ou de rage ? Combien intériorisaient, la gardant enfouie au plus profond de leur âme en exil ?
Car l’histoire ne s’arrête pas là. Pendant mes années au Lycée Nationalisé de Nay, je découvris les fils de la vallée d’Ouzom qui continuaient à parler en catimini « lo patuès ». Je les voyais mettre au point d’étranges stratégies pour déjouer la vergonha et surtout le regard des autres. C’étaient leurs transgressions linguistiques contre l’institution, quelques mots et expressions bien choisis que je n’ai jamais oubliés. Ils les glissaient, à la sauvette, dans des phrases en français provoquant parfois les moqueries des élèves de la bourgeoisie nayaise ou paloise.
Savaient-ils, les maîtres, qu’ils censuraient une langue fondatrice et civilisationnelle du Béarn et plus largement de la Navarre ? Ils participaient de ce rejet imbécile dont l’unité de la Nation, la République indivisible, la modernité et l’utilité sociale, que sais-je encore, étaient la justification. En même temps, chez nous, quand nous fûmes tous réunis en Béarn, je constatais que le castillan de mes parents s’étiolait lentement mais sûrement, seule ma grand-mère continuait à le pratiquer.
C’est en première que Jean Biès, notre professeur de lettres, poète et essayiste, me sollicita avec Jean-Pierre Lafont-Manescau et Angel Pouyllau, afin que j’écrive un poème en français. Il fut publié dans la revue Point et Contrepoints. J’écrivaillais, en effet, des poèmes depuis le CM2 à Oran. Je m’obstinais. La littérature se tenait déjà, silencieuse, près de moi. À la même période, Alain Peyroutet, un camarade, avec qui je jouais au rugby, m’encouragea à choisir « occitan » qu’enseignait Henri Fréchède, professeur d’histoire et géographie. Je le présentais lors des épreuves du baccalauréat littéraire de juin 1971. Mes parents furent comblés lorsque je fus reçu et ma jeune sœur les combla davantage quelques années plus tard.
À l’automne 1971, fort rapidement, je devins étudiant décrocheur en Lettres modernes. Je m’absentai, et n’étais pas conscience de cette absence au monde.
Étrangement, c’est au foyer basque de la cité-universitaire de Pau qu’un camarade, fils de Saint-Etienne de Baïgorry, primo-locuteur de l’euskara, me recommanda le célèbre « Décoloniser en France, les régions face à l’Europe » de Robert Lafont que je lus d’une traite. J’ignorais qu’il était un des plus grands écrivains d’expression occitane.
Jean Biès et Rolande, son épouse, m’avaient concomitamment fait découvrir « Le déracinement », « La condition ouvrière » et « La pesanteur et la grâce » de Simone Weil, qui restent pour moi, encore, une vraie lumière. Je mis à profit mes longues années d’errance universitaire à Pau comme à Toulouse, pour lire et lire encore, dévorant tout ce qui me tombait sous la main. Sanctuaire puis Le Bruit et la fureur de William Faulkner offerts par Jacques Lasserre, maître assistant en lettres modernes à l’UPPA, changèrent radicalement mon regard sur la littérature. J’eus in fine à travailler pour ma première famille. Cent métiers et cent questions jalonnèrent mon chemin pour le moins sinueux.
À compter de 1982, dès la scolarisation de mes premiers enfants à l’école Calandreta de Pau, je me remis à l’occitan (le béarnais) et découvrais sa littérature classique. Jamais je ne cessai de lire et d’écrire tant bien que mal cette langue difficile, aidé par les ouvrages didactiques de Michel Grosclaude et de Robert Darrigrand. Les œuvres de Roger Lapassade, Miquèu de Camelat, Bernard Manciet, Joan Bodon, René Nelli, Yves et Max Rouquette, m’ouvrirent les portes de la grande littérature occitane contemporaine. Je fus élu président de l’Escòla Calandreta Paulina (paloise).
À 40 ans et père de famille, je repris des études universitaires tout en travaillant. Je me mis à balbutier quelques nouvelles en occitan-gascon (bearnés, pour les intimes), et je trouvai non sans mal une langue d’écriture. L’Òra de partir, mon premier roman, paru à 46 ans, fut les fondements d’une œuvre à bâtir. Elle n’aurait pu voir le jour sans soutien de Gilbert Narioo, d’Éric Gonzalés et de Maurice Romieu.
En outre, j’étais acquis à la cause de la langue occitane, et devenais coprésident de la Confédération occitane des Établissements laïcs Calandreta. Dès 1990, je menais avec Joan Loís Blenet de difficiles négociations avec les cabinets des ministres de l’Éducation nationale dont celui de François Bayrou. Ami d’enfance, qui sauva, je tiens à le rappeler, en 1994, le système d’enseignement immersif des langues de France.
La langue d’oc était devenue une compagne fidèle et exigeante, parfois récalcitrante voire ingrate. En effet, on ne se lance pas dans l’écriture d’un roman dans une langue, qui plus est minorisée, sans la travailler avec acharnement. S’obstiner sans imaginer un seul instant que le roman produit sera digne d’être lu. Douter toujours jusqu’à l’obsession.
Cependant, cette langue perdait, année après année, sa valeur sociale et symbolique. Le bal des célibataires de Pierre Bourdieu l’évoquait dès l’après Seconde guerre mondiale.
La France ne s’en préoccupait pas. Un terrible impensé de ses élites. La vieille nation absolutiste puis jacobine, bonapartiste, ô combien centralisatrice, n’aime pas sa diversité linguistique. Elle préfère la laisser souffrante que la guérir. Il y a pourtant urgence : C’est l’Unesco qui le dit. Cette langue reléguée socialement, s’épuise et je crains fort que si notre République et ses dignes représentants ne prennent pas les décisions qui s’imposent, elle rendra l’âme. Le sauvetage linguistique est pourtant fort connu, d’autres nations européennes l’ont démontré. J’espère que les milliers d’enfants scolarisés en Béarn et ailleurs dans les pays d’oc dans le système immersif laïc Calandreta ou à l’Éducation nationale, me feront mentir.
C’est l’écrivain, l’escrivan bilingüe qui vous le dit, toute littérature, quelle qu’elle soit, est universelle. Il n’y a pas de petite ou de grande littérature, il n’y a que de bonnes ou de mauvaises littératures.
Je suis d’ici et d’ailleurs, j’habite plusieurs identités, ma liberté de penser et d’écrire en est le fruit.
Je pense enfin à Estela Comellas, mon épouse et à tous mes enfants qui ont accompagné mon travail d’auteur et les remercie de tout cœur d’avoir supporté mes absences et mes oublis.
Je vous remercie vous, académiciens de Béarn, de m’avoir fait l’honneur de m’accueillir.
« Que m’estau a la vòsta disposicion ».
Je me tiens à votre disposition.
Sèrgi JAVALOYÈS
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